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Les femmes qui ont changé la mode : Rei Kawakubo

Rei Kawakubo naît le 11 octobre 1942 à Tokyo, dans une famille où l’on valorise l’intellect plus que l’image. Son père est universitaire, et rien dans son parcours ne la destine a priori à la mode. À l’Université Keiō, l’une des plus prestigieuses du Japon, elle étudie la philosophie, la littérature et les beaux-arts — une formation qui, avec le recul, éclaire tout son travail futur : un regard conceptuel et critique sur les normes esthétiques, plutôt qu’un apprentissage technique de la coupe ou de la couture.

C’est durant ces années qu’elle se familiarise avec le wabi-sabi, cette notion esthétique japonaise qui célèbre la beauté de l’imparfait, de l’inachevé et de l’éphémère. Ce concept deviendra, des décennies plus tard, l’un des piliers philosophiques de son travail créatif.

Diplômée en 1964, Rei Kawakubo intègre le département publicité d’Asahi Kasei, une entreprise de textile et de chimie. Le poste la déçoit rapidement : elle n’y trouve pas l’espace créatif qu’elle recherche. Sans formation en design de mode, elle se lance alors comme styliste indépendante, un choix atypique dans le Japon de la fin des années 1960. Confrontée à la difficulté de trouver des vêtements qui correspondent à sa vision pour ses shootings, elle prend une décision qui allait changer l’histoire de la mode : les créer elle-même.

La naissance de Comme des Garçons

Rei Kawakubo commence à dessiner ses propres collections dès 1969, avant de fonder officiellement sa société en 1971 à Tokyo. Le nom de la marque, Comme des Garçons, ferait référence (sans confirmation définitive de la créatrice elle-même) à la chanson Tous les garçons et les filles de Françoise Hardy, sortie en 1962. Un clin d’œil à la France qui prendra tout son sens quelques années plus tard.

Sa première collection féminine est présentée à Tokyo, où elle ouvre également son premier point de vente. Très vite, sa griffe se distingue par une esthétique austère, presque monastique : des pièces sombres, souvent noires, aux volumes déstructurés, à mille lieues des canons occidentaux de la séduction vestimentaire. Dès 1975, sa première collection officielle fait d’elle une référence pour toute une génération de créateurs japonais, aux côtés de Kenzo Takada, Issey Miyake et Hanae Mori — cette « vague japonaise » qui commence à bousculer la suprématie esthétique parisienne.

L’événement fondateur de sa légende a lieu en 1981. Rei Kawakubo présente son premier défilé à Paris, hors calendrier officiel. Sur le moment, l’accueil est timide, presque indifférent. Mais ce défilé marque en réalité un basculement profond dans l’histoire de la mode occidentale.

Dès 1982, une boutique Comme des Garçons ouvre à Paris, et la marque diversifie son terrain d’expérimentation au-delà du vêtement : mobilier, objets, design d’espace. La même année, le défilé surnommé « Destroy » — cette fois intégré au calendrier officiel de la Fashion Week — provoque un véritable séisme. Les vêtements y apparaissent lacérés, troués, les coupes asymétriques et délibérément « inachevées ». La presse anglo-saxonne, désorientée, invente l’expression « Hiroshima chic » pour qualifier ce vestiaire de noir, de gris, de déchirures et d’irrégularités — une formule maladroite et polémique, mais qui témoigne à quel point le vocabulaire de la mode occidentale se trouve dépassé face à sa proposition.

Contrairement à l’image d’artiste solitaire que l’on pourrait se faire d’elle, Rei Kawakubo a bâti un véritable empire structuré autour de Comme des Garçons — dirigé, sur le plan opérationnel, par son mari Adrian Joffe. La maison s’est déployée en un ensemble complexe de sous-labels, chacun porteur d’une facette différente de sa vision : des lignes plus commerciales comme Comme des Garçons Play, reconnaissable à son logo en forme de cœur aux yeux, jusqu’aux lignes les plus expérimentales réservées aux podiums.

Elle a également joué un rôle de mentor déterminant pour toute une génération de créateurs. Junya Watanabe, formé sous son aile, est devenu l’un des designers les plus respectés de sa propre génération. Au-delà de son entreprise, son influence directe se retrouve dans le travail de créateurs belges comme Martin Margiela et Ann Demeulemeester, ou de l’Autrichien Helmut Lang — tous héritiers, à des degrés divers, de cette esthétique déconstructive qu’elle a portée sur le devant de la scène dès le début des années 1980.

Ce qui distingue fondamentalement Rei Kawakubo de la plupart de ses contemporains, c’est son refus des logiques commerciales classiques de la mode. Elle a souvent affirmé travailler dans l’abstrait, dans une forme de vide créatif d’où émerge, presque malgré elle, le produit fini. Ses interviews, rares et énigmatiques, sont traversées par des réflexions presque zen sur la création — une manière de forcer le spectateur, comme le public d’un koan bouddhiste, à sortir de ses repères habituels plutôt qu’à recevoir des réponses toutes faites.

Ses défilés ne cherchent pas à flatter le corps féminin selon les canons occidentaux : bosses, renflements, asymétries et masses textiles viennent au contraire brouiller, questionner, parfois totalement dissimuler les formes du corps. En 1997, sa collection surnommée « Body Meets Dress, Dress Meets Body » (plus connue sous le nom de « Lumps and Bumps ») pousse cette logique à son paroxysme : des excroissances de tissu rembourré viennent déformer la silhouette, questionnant frontalement les notions de beauté, de symétrie et de désirabilité. En 1995, son défilé consacré à l’abolition des frontières de genre affirme qu’il n’existe, selon elle, aucune différence spirituelle entre l’homme et la femme dans le vêtement.

En 2017, le Metropolitan Museum of Art de New York lui consacre une exposition rétrospective au Costume Institute. Un honneur alors réservé à de très rares créateurs vivants, le précédent remontant à Yves Saint Laurent en 1983. Cette reconnaissance institutionnelle confirme ce que la critique répète depuis les années 1980 : au-delà du vêtement, Rei Kawakubo produit une œuvre qui relève autant de l’art conceptuel que du design de mode.

Aujourd’hui encore, à plus de 80 ans, Rei Kawakubo continue de superviser personnellement la création de chaque pièce produite sous le nom Comme des Garçons. Discrète, réfractaire à la célébrité et aux interviews, elle reste pourtant l’une des créatrices les plus citées par la nouvelle génération de designers, et l’une des rares à avoir construit une œuvre cohérente sur plus d’un demi-siècle sans jamais céder aux logiques de séduction commerciale qui dominent l’industrie du luxe.

Rei Kawakubo n’a jamais cherché à habiller au sens conventionnel du terme. Elle a préféré interroger, déconstruire, et parfois délibérément mettre mal à l’aise — faisant du vêtement un espace de pensée avant d’être un espace de séduction. C’est sans doute ce qui explique pourquoi, plus de cinquante ans après ses débuts, son travail reste une référence obligée pour quiconque s’intéresse à l’histoire intellectuelle de la mode.

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