Il y a des surnoms qui deviennent des destins. Celui de Jeanne Toussaint lui fut donné très tôt par sa propre sœur, presque en passant — la panthère — et il allait pourtant façonner un siècle entier de haute joaillerie. Née en 1887 à Charleroi, fille de dentellière, elle n’avait rien pour prétendre régner un jour sur l’une des maisons les plus prestigieuses de la place Vendôme. Et pourtant.
Une enfance de dentelle, une jeunesse de liberté
Son père disparaît tôt, le beau-père se révèle un tyran domestique, et la jeune Jeanne grandit dans un foyer où l’on apprend la débrouille avant le confort. C’est peut-être là, au fil des heures passées à observer sa mère travailler la dentelle, que se forme son œil : cette capacité à percevoir la structure derrière l’ornement, le motif derrière le détail. À quinze ans à peine, elle vit déjà sa vie sans en demander la permission à personne — une liaison avec un jeune aristocrate, un départ pour Bruxelles, puis Paris, où elle se réinvente en femme du monde.
C’est dans les salons parisiens de la Belle Époque qu’elle croise Coco Chanel, dont elle devient l’amie, et Louis Cartier, dont elle devient l’amante. La relation ne sera jamais officielle, mais elle sera fondatrice : Louis Cartier voit en elle quelque chose qu’il ne possède pas lui-même — un instinct, un œil absolu pour la beauté et l’audace.

Jeanne Toussaint rejoint la maison Cartier à la fin des années 1910, d’abord dans les accessoires de luxe — étuis à cigarettes, briquets, coupe-papiers, ces petits objets précieux du quotidien mondain. Elle y révèle déjà un sens aigu du raffinement qui ne passe pas inaperçu. En 1933, Louis Cartier lui confie ce qu’aucune femme n’avait obtenu avant elle dans une maison de cette envergure : la direction de la création. Les sertisseurs, les dessinateurs, les artisans les plus chevronnés de la rue de la Paix se plient désormais à sa vision.
C’est une révolution silencieuse mais totale. Jeanne Toussaint impose un style qui lui ressemble : exotique, animal, débarrassé des conventions guindées de la joaillerie classique. Elle réintroduit l’or jaune, alors tombé en désuétude. Elle puise dans les bijoux moghols et les parures des maharadjas une inspiration flamboyante. Et surtout, elle fait naître un bestiaire — oiseaux de diamants aux ailes déployées, félins bondissants, formes organiques qui tranchent avec la rigueur géométrique de l’Art déco environnant.
La panthère, signature d’une vie
Le motif panthère accompagne Cartier depuis 1914, apparu d’abord discrètement sur une montre. Mais c’est sous l’impulsion de Jeanne Toussaint que l’animal prend toute son ampleur, jusqu’à devenir, en 1948, une broche en volume : le félin y est monté sur un cabochon d’émeraude, comme prêt à bondir. L’année suivante, il ressurgit ailleurs, puis ne cesse plus de revenir, un leitmotiv, une obsession devenue signature.
On raconte que la duchesse de Windsor, cliente fidèle et collectionneuse passionnée des pièces panthère, contribua largement à installer ce motif dans la légende. Barbara Hutton, Maria Félix, Daisy Fellowes le portèrent aussi. Que la panthère soit née tout entière de l’imagination de Jeanne Toussaint ou qu’elle ait su, avec un instinct rare, capter et amplifier un courant déjà présent chez Cartier, une chose demeure certaine : l’animal est devenu elle, et elle est devenue lui. On ne dissocie plus la panthère de Jeanne Toussaint.
Une femme dans la guerre
La Seconde Guerre mondiale ne l’épargne pas de ses responsabilités. Jeanne Toussaint organise la mise à l’abri des bijoux des clients de la maison en zone libre, à Biarritz — un geste de fidélité et de courage qui en dit long sur la place qu’elle occupe déjà, bien au-delà du simple rôle créatif. À la Libération de Paris, en 1944, elle imagine l’une de ses pièces les plus habitées de sens : la broche L’Oiseau libéré, un corps en cabochon de corail, des ailes de lapis-lazuli, une tête sertie de roses sur platine. L’oiseau ne chante plus dans sa cage : il s’envole. Le symbole n’échappe à personne.
Un règne de près de quarante ans
Jeanne Toussaint dirigera la création de Cartier jusqu’à la fin des années 1960, fidèle jusqu’au bout à ce style exotique et animalier qui porte sa griffe depuis les années 1920. Peu de créatrices, à cette époque, auront eu une influence aussi durable sur l’identité visuelle d’une maison. Peu auront su, comme elle, transformer un surnom donné par moquerie en emblème mondial.
Elle s’éteint à Paris en 1976, dans le 16e arrondissement, laissant derrière elle un bestiaire de diamants et une leçon simple : le style ne s’impose pas, il se vit. La panthère de Jeanne Toussaint continue aujourd’hui de bondir sur les vitrines et les poignets du monde entier, fidèle à celle qui, la première, osa lui donner des griffes.

